Un spasme, une sueur froide le réveilla en sursaut. Il mit sa main sur le front puis la glissa lentement le long de
son visage jusqu'à son torse perlé de légères gouttes. Il sortait d'un cauchemar, de son cauchemar habituel, toujours le même. Un cauchemar qui l'empêchait chaque fois de dormir paisiblement, un
cauchemar dont les vestiges se dessinaient sous chaque œil. Il souleva sa tête lourde encore de tout ce qui s'y bousculait, passa de nouveau sa main sur le visage et les cheveux, se leva
gauchement, titubant jusqu'au mur, les jambes affaiblies de la force de ce sale cauchemar. Il se laissa glisser le long du mur dans l'espoir d'y trouver un peu de fraicheur dans cette tornade de
chaleur qui s'abattait comme tous les étés sur le pays.
Semblant faire un effort suprême qui lui déformait le visage, il allongea les
jambes et faisant quelques acrobaties, il rattrapa le paquet de cigarettes qui trainait. Il en sortit un briquet de couleur verte qu'on dirait épuisé par le temps à force de servir et une
cigarette déjà entamée, l'alluma, aspira, rejetant la fumée presque aussitôt. Il garda les jambes allongées le long du sol, puis les croisa. De sa main droite il maniait sa cigarette, de l'autre
il tenait une vieille bouteille emplie de mégots. L'heure avançait lentement, il devra se relever, se débarbouiller, s'habiller et repartir, même heure chaque jour même labeur, mêmes personnes,
mêmes discussions oisives, mêmes disputes, même ennui. Quand partira-t-il enfin? Quand quittera-t-il ce trou de rien et qui ne mènera jamais à rien se disait-il souvent? Déjà une fois il était
parti, il avait fui une fois déjà . De son village natal qui calcinait sous les flammes du chômage et de la solitude. Il avait réussi il y a maintenant quatre ans, à se retirer des bras décharnés
de ce village qui s'esquisse sous le regard de la jeunesse florissante tel un cimetière dont la vaste étendue n'offre que la terre à creuser pour pouvoir y reposer. À l'époque, tous ses amis
l'avaient quitté s'exilant à la ville espérant y trouver de quoi les nourrir et lui était resté malgré les multiples tentatives. Il avait fini par accepter son sort, par se faire à l'idée que
jamais il ne partirait quand un jour son oncle qui arrivait tout droit de la ville pour demander la main d'une jeune fille du village pour l'un de ses fils, lui dit qu'un de ses amis cafetier
recherchait un jeune homme sérieux et travailleur qui servirait dans son café. Garçon de café, pourquoi pas? Était-ce peut-être mieux que berger ou militaire? Il était jeune, avait arrêté l'école
à seize ans, ne parlait aucune autre langue que l'arabe, ne connaissait ni le métier de menuisier ni celui de maçon. Il ne pouvait espérer mieux. De plus, il était solide, beau, jovial, sociable.
Garçon de café lui convenait parfaitement, il ne s'ennuierait pas, il rencontrerait des gens intéressants, il serait en plein cœur de la ville, il toucherait un salaire qui le nourrirait à sa
faim, boirait du bon café gratuitement et surtout quitterait cette solitude villageoise si oppressante. Garçon de café, c'était parfait! Trois jours plus tard, il commençait son service, gai et
plein d'entrain, quand trois ans plus tard, il déchantait. Le bruit, les hommes barbus, moustachus, rasés aspergés d'eau de Cologne qui envahissaient la salle et criaient à tue-tête discourant,
se disputant, riant. Ses jambes enflaient et désenflaient de douleur étant debout de jour comme de nuit, son maigre salaire ne suffisant pas à le faire vivre. Il travaillait sept jours sur sept
ne s'octroyant que quelques heures de sommeil pour transvider toutes ces voix qui assiégeaient son cerveau dans les pires cauchemars ou les plus beaux rêves. Les jours se levaient et se
couchaient sans qu'il les vît passer. On le surnommait d'ailleurs TiGiVi (TGV) tellement il courait. Le matin dès huit heures il servait des cafés aux rares passants et continuait son service
jusqu'à environ vingt-et-une heures. Puis il rentrait rapidement chez lui, se lavait parfois pour faire évacuer cette odeur de tabac qui lui collait à la peau. Il repartait avec à l'épaule un
vieux sac dans lequel il fourrait sa vieille caméra et se retrouvait affairé sur les toits surplombant la ville filmant les femmes en paillettes dansant youyoutant autour des
mariés.
En entrant dans le café ce jour-là, il tomba sur son patron qui se trouvait debout au comptoir avec un client. Il tenait devant lui son carnet de crédit dans lequel il notait très minutieusement toutes les consommations que certains clients prenaient à crédit. Son interlocuteur était un habitué du café. Il débarquait en général en fanfare vers les dix huit heures et s'asseyait toujours à la même table, sur la même chaise au côté d'autres habitués. Et s'il était venu ce jour-là de très bonne heure, c'était pour demander une faveur au patron.
"Oui je sais mon frère mais moi mon café, il faut que je le fasse tourner. Et je te dis franchement d'ami à ami, les crédits je les accorde qu'à des gens sur qui je peux compter et dont je peux être sûr qu'ils paieront.
- Mais moi je suis le plus honnête des hommes, tu me connais depuis toujours. Là, je te demande une petite faveur, ce mois-ci c'est difficile. Tu sais que je paierai sans faute dès que j'ai la paie.
- Ah ça vous me dites tous ça. Vous venez tous les soirs du mois consommer à crédit et le jour de la paie et un peu après, comme par hasard tout le monde décide de rester chez soi ou d'aller autre part, pas vrai Soufiane, tournant la tête sur le côté pour s'adresser au garçon. Regarde il rigole et s'il rigole c'est que c'est la vérité. Ah vraiment quel monde!!! vous croyez tous que moi le café je le cultive dans mon jardin, j'ai même pas de jardin. Non ça se passe pas comme ça. Si tu n'as pas l'argent pour te payer des cafés, du thé etc...eh bien tu restes chez toi pendant un mois, crois-moi je te le dis franchement d'ami à ami, ça vaut beaucoup mieux que de faire des crédits et de plus t'en sortir. Il y a les crédits, après il y a les mensonges, après les disputes et des problèmes et des problèmes. Tu restes chez toi avec ta femme et tes enfants, d'ailleurs le thé de ta femme, il doit être meilleur qu'ici, je t'accorde que le café d'ici rien ni personne ne pourra le remplacer parce que c'est le meilleur. Ben oui mon frère, c'est du pur arabica, et le pur arabica, tu crois qu'il pousse dans ce bled où pas même les herbes folles veulent pousser. Eh non, moi je fais de l'importation des bled où ils fabriquent le pur arabica et ça, c'est pas avec les crédits que je peux les payer...
- mais je te comprends, mais fais-moi confiance, je suis mécanicien, je travaille chaque jour, comment je te rembourserai pas. Tu m'as vu un jour contre un mur, sur un banc. Non je bosse toute la journée et même le week-end parfois. Si je viens dans ton café, c'est pour décompresser, du boulot, des problèmes, de la misère. Tu t'imagines toi rester tous les soirs avec ta femme, ah tu deviendrais fou. Eh bien pour moi c'est la même chose. En plus elle-même ne veut même pas que je reste, elle veut rester toute seule ou avec sa sœur ou la mienne pour regarder leurs satanées séries égyptiennes, puis les émissions sur la cuisine et elles discutent. Oui c'est comme ça. Ben tant pis j'errerai tout seul dans la ville comme un fou...murmura-t-il l'œil en coin espérant éveiller un quelconque sentiment de pitié et de bienveillance.
- Ah vraiment vraiment je le fais parce que tu es un ami et je te le dis franchement d'ami à ami, il faudra payer dès le premier du mois, pas d'excuse."
Il griffonna quelques mots dans son livret de comptes et le fit signer par le client. Puis il se tourna vers Soufiane qui était resté accoudé au comptoir s'amusant devant la scène et se disant que le patron était quand même un gentil petit vieux qui se laissait aller aux sentiments aussi facilement qu'une fille.
"Qu'est-ce que tu as toi à sourire comme un âne, allez, sers-nous un pur arabica. C'est offert par la maison."
Le client ravi, tapota sur l'épaule du patron et allongea des remerciements qui prenaient des formes de bénédiction.
Dix-huit heures, la salle grondait, Soufiane faisait des allers-retours la main levée soutenant un plateau sur lequel se hissait des petits verres de thé chaud. Les volutes de fumée montaient et se mêlaient aux éclats des grosses voix des clients. Tous étaient présents, du jeune au vieux, du travailleur au hitiste, du triste au joyeux. L'un demandait un café quand l'autre commandait une limonade, les mouches fuyaient sur la terrasse, la place venant à leur manquer. Le client du matin était là assis à sa table habituelle ayant l'air de s'entretenir secrètement avec un autre client. Le patron était attablé près du bar et refaisait le monde avec certains clients parmi lesquels se trouvait l'oncle de Soufiane. Et l'on entendait de toute part des « tigivi, un thé...tigivi un café...tigivi, une limonade... », il volait de table en table servant au passage quelques poignets de mains. La saison chaude commençait, on attendait de grosses chaleurs comme chaque année et comme chaque année on entendait des discussions fusionnant autour du thème qui préoccupait la plupart des algériens à cette période: le retour des immigrés. Certains le voyaient d'un mauvais oeil comme si ces immigrés venus tout droit de France, d'Espagne, d'Italie ou de Belgique allaient bouleverser par l'étalage de leur bien-être et de leur opulence, leur tranquillité quotidienne. D'autres et notamment ceux qui avaient des membres de leur famille faisant partie de ces immigrés étaient gais et y voyaient comme un vent de fraîcheur. Ils se vantaient le plus souvent de ces membres de la famille. Pour ces personnes, seul leur exil témoignait de leur richesse intellectuelle et matérielle. Ils ne connaissaient rien de cette vie en dehors de l'Algérie mais se persuadaient qu'elle était sûrement beaucoup plus aisée qu'ici. La salle était divisée en trois parties, ceux qui fêtaient l'arrivée en masse des vacanciers, ceux qui les exécraient et qui rageaient disant qu'ils préféreraient des touristes européens comme il s'en trouve tant au Maroc ou en Tunisie, ceux qui restaient indifférents. Des regards s'affrontaient alors dans lesquels les pupilles se dilataient de colère, des paroles se cognaient alors dans lesquelles les mots s'obstinaient et finissaient par s'écharper. Soufiane tentait d'éviter toute discussion mais s'en amusait comme toujours. Lui ne les bénissait pas. Lui ne les abhorrait pas. Lui n'en restait pas indifférent. Lui les enviait. Lui les jalousait même. Lui les convoitait. Pas méchamment. Mais avec une telle férocité que ses yeux rutilaient lors de ces conversations tel un prédateur face à sa proie. Dans ces moments, même entre amis, il ne disait mot, il fixait toujours le sol brûlant sous le flamboiement de son regard...
« ce sera bientôt ton tour, il y a du nouveau...ce sera bientôt notre tour...bientôt ton esprit sera apaisé...arrête de ronger ce sol de ton regard de lion, tu finiras par y creuser un gouffre... »
Soufiane releva la tête les yeux rougis de tant d'acharnement et après un instant ,esquissa un léger sourire.
à suivre...

quand les mots s'insinuent